Critique PHRENOS


VISUELS de présentation graphique des résultats de l'étude sociologique sur le SOUFFLE menée pour Filomena en collaboration avec ERANOS.
 

P H R E N O S


« Et mille autres animaux grouillent, se détendent,
s’élancent vers les orifices de ces hommes.
Et leurs voix se résument en SOUFFLE,
en souffle encore chaos contenant tous les rythmes,
en souffle souffrant encore d’être diffus et multiple. »

René Daumal
Le contre-ciel.

L’ensemble des œuvres de Filomena Boreká forme une totalité, un monde en soi, composé de correspondances, de corps pneumatiques tournoyants et virevoltants dans les éthers.
En présentant le dispositif PHRENOS l’artiste rend hommage, et par la même interroge, les souffles qui l’aidèrent à emplir de vitalité tous ses dessins, sculptures et performances. Ces autres souffles que le sien, ceux qui expirent pour eux-mêmes sans qu’ils ne soient véritablement entendus, ni ressentis, sans que leurs absentes présences ne soient investies en tant que matière à la création artistique, sont ici présentifiés et réunis. PHRENOS nous les restitue tous pour les redoubler sous de multiples formes : les voiles vaporeux et tonalités affectives de l’air se dévoilent par les intentionnalités et gestes de l’artiste.
Constitué d’une sculpture habitable et d’enregistrements sonores qui sourdent de son intérieur, PHRENOS est un site pour se perdre - et mieux se retrouver - dans les méandres et vortex des innombrables respirations du monde. Semblable à une alvéole, poumon à corps ouvert, cette cavité matricielle se situe à la confluence du rythme de nos propres inspirations et expirations physiologiques et de la mondanité d’un souffle unique, collectif.
Dans ce ventre alvéolaire conçu en collaboration avec le designer Bruno Dubois, la lumière est tamisée, favorable à l’attention somatique et à l’écoute. Ici les respirations se répètent, se réverbèrent en échos, sans jamais revenir au même : ce sont les matériaux recueillis par l’artiste que constituent la Banque du Souffle. Les timbres des respirations, parfois doux, suaves, chuintants, caverneux, tantôts haletants, mesurés, rauques ou bien imperceptibles peuvent nous cajoler, en syntonie avec eux, nous étreindre, ou bien même nous oppresser. Face à l’intimité de ces souffles, l’auditeur est livré à ses propres évocations poétiques.
Franchir le seuil de PHRENOS, s’y lover, c’est décider de s’affranchir de sa condition terrestre pour fréquenter ces lointaines contrées d’où naissent le souffle individué, avant qu’il ne se singularise en des êtres uniques. Habiter ce puissant souffle collectif, c’est peut-être mieux habiter le sien en retour.
PHRENOS ne se cantonne pas seulement à un dispositif de médiation et de restitution du souffle. Il se veut aussi un lieu d’échange et de réflexion sur sa dimension discrète sociétale. Certes, la sollicitation des sensations et de la mémoire corporelle dans l’esthétique de la réception de l’œuvre est primordiale. Mais qu’en est-il lorsque les souffles s’entremêlent pour produire des atmosphères, des tempéraments ? Et que leur ressenti est exprimé par des mots et/ou expressions ? De ces moments, se décident nos imaginaires.
Pour ce faire, Filomena Boreká a convié des sociologues à poursuivre ces réflexions. Avec l’artiste, un questionnaire a été monté puis dispensé lors d’expositions et de résidences[1]. Y sont interrogés, pèles mêles, les thèmes de la reprise du souffle, du soupir, du rythme, des images mentales, des odeurs, des sensations internes… enfin tout ce qui permet de saisir le climax invisible des humeurs et affects relatifs au souffle.
Après cette phase de saisie et de haute turbulence, voici le moment de restitution à sa libre circulation. Pour l’artiste le souffle est « la dernière chose que nous partageons encore sans aucune restriction matérielle et dans la gratuité de son échange. »

Frédéric Lebas

[1] PHRENOS est en gestation depuis 4 ans. Plusieurs centaines de personnes provenant de différents pays et horizons sociaux ont déjà contribué à cette expérience en répondant aux questionnaires et donnant leur accord pour enregistrer leur respiration. Ce projet a accompagné Filomena lors de ces expositions et résidences, notamment au Queens College Art Center à New York (How often you fell your breath...), et à L'H du Siège à Valenciennes Tous ces matériaux recueillis ont été une grande source d’inspiration et d’information pour l'artiste. Les sociologues, Stéphane Hugon et Frédéric Lebas font parti du Centre d’Etude sur l’actuel et le Quotidien (Ceaq) et du cabinet ERANOS.